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Philosophie

Traverser une crise existentielle, ou une perte de sens

« Objectivement, tout va bien. Et pourtant, plus rien n'a de goût. » Ce qui se joue là, et ce qui aide.

28 août 20266 min de lecture
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Il y a une phrase qui revient presque mot pour mot d'une personne à l'autre : « Objectivement, tout va bien. Le travail, la famille, la santé — je n'ai pas à me plaindre. Et pourtant, quelque chose ne va pas. » Parfois c'est un vide qui s'installe sans prévenir. Parfois c'est une question qui ne veut plus se taire : pour quoi je fais tout ça, au juste ?

Ce n'est pas une plainte de privilégié, et ce n'est pas « rien ». C'est souvent le signe qu'une manière de vivre qui tenait jusque-là ne tient plus, et que quelque chose demande à être revu. C'est une demande que j'aime particulièrement recevoir, parce que c'est exactement le terrain de la thérapie existentielle.

Une crise existentielle, ou un simple coup de mou ?

Un passage à vide ordinaire est lié à un événement identifiable — une fatigue, une déception, une période chargée — et il se dissipe quand le contexte change. Une crise existentielle, elle, ne se règle pas en se reposant. Elle a quelques traits récurrents :

  • Elle porte sur le sens, pas sur un problème précis. Ce n'est pas « je n'arrive pas à faire X », c'est « je ne sais plus pourquoi je ferais X ».
  • Elle résiste à la logique. On peut lister toutes les bonnes raisons d'être satisfait de sa vie et rester à côté d'elles.
  • Elle s'accompagne souvent d'un décalage. L'impression de jouer un rôle, d'être spectateur de sa propre existence, de « faire semblant ».
  • Elle revient. On croit l'avoir rangée, elle ressurgit à la faveur d'un dimanche soir, d'un anniversaire, d'un trajet en voiture.

Rien de tout cela n'est pathologique. Ce sont des questions humaines, pas des symptômes.

Ce qui la déclenche

Une crise existentielle arrive rarement au hasard. Elle suit souvent un seuil :

  • un cap d'âge — la quarantaine en est un classique, mais ce n'est pas le seul ;
  • un deuil, une séparation, une rupture qui rebat les cartes ;
  • une réussite enfin atteinte, et le vertige du « et maintenant ? » ;
  • une maladie, la sienne ou celle d'un proche, qui rend la finitude soudain concrète ;
  • le départ des enfants, une retraite, une reconversion ;
  • une bascule au travail : le sentiment que ce pour quoi on a été formé et reconnu perd de sa valeur — un phénomène que l'automatisation et l'intelligence artificielle accélèrent pour beaucoup de métiers d'expertise.

Le point commun de ces situations : elles mettent en face de quelque chose qu'on tenait à distance sans le savoir.

Les quatre données de l'existence

Le psychiatre Irvin Yalom, figure de la thérapie existentielle, décrit quatre données ultimes de la condition humaine. Ce ne sont pas des problèmes à résoudre : ce sont les conditions de toute vie, et nous dépensons souvent beaucoup d'énergie à ne pas les regarder — de l'énergie qui nous manque ensuite ailleurs.

  • La mort. Notre finitude, et l'angoisse qu'elle produit tant qu'on refuse de la regarder en face.
  • La liberté. Nous sommes responsables de construire notre existence, sans mode d'emploi fourni de l'extérieur. C'est une bonne nouvelle et un poids en même temps.
  • L'isolement. Aucune relation, même la plus intime, ne comble entièrement la distance entre deux consciences.
  • L'absence de sens donné d'avance. Personne ne nous remet, à la naissance, la raison pour laquelle nous sommes là. Le sens n'est pas trouvé comme on trouve un objet perdu : il se fabrique.

Une crise existentielle, c'est très souvent l'une de ces données qui frappe à la porte et refuse de repartir. La nommer, c'est déjà cesser de se croire seul ou anormal de la ressentir.

Crise existentielle ou dépression ?

C'est une distinction qui compte, parce qu'elle change ce qu'il faut faire.

Une crise existentielle laisse en général intacte la capacité à ressentir du plaisir quand il se présente, à dormir, à se concentrer, à se projeter à court terme. Ce qui est atteint, c'est le sens, pas le fonctionnement.

Une dépression touche le fonctionnement lui-même : sommeil durablement perturbé, perte d'élan et de plaisir sur presque tout (anhédonie), ralentissement, troubles de la concentration et de l'appétit, dévalorisation massive, parfois des idées noires. Elle dure — au-delà de deux semaines sans répit — et elle ne cède pas à un changement de contexte.

Les deux peuvent coexister, et une question de sens laissée trop longtemps sans espace peut glisser vers un état dépressif. Si vous vous reconnaissez dans la description de la dépression — et a fortiori si des idées de mort sont présentes — la première étape est un médecin (généraliste ou psychiatre), pas un accompagnement existentiel. Un travail sur le sens peut venir ensuite, ou en parallèle d'un suivi, mais il ne remplace ni un avis médical, ni un traitement quand celui-ci est nécessaire.

Le principe qui me guide : ne pas psychologiser une dépression, et ne pas médicaliser une question de sens.

Si vous êtes en détresse immédiate, en France, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est joignable 24h/24, gratuitement.

Ce qui aide

Il n'y a pas de protocole, mais quelques directions reviennent.

Regarder en face plutôt qu'éviter. L'essentiel de la souffrance existentielle ne vient pas des quatre données elles-mêmes, mais de l'énergie dépensée à ne pas les voir. Paradoxalement, s'autoriser à regarder la finitude, la liberté ou l'absence de sens donné rend souvent les choix quotidiens plus légers, pas plus lourds.

Faire le tri entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. C'est la boussole des stoïciens, et elle reste d'une efficacité redoutable. Une grande partie de l'épuisement vient d'un effort investi là où nous n'avons pas de prise.

Fabriquer du sens plutôt que l'attendre. Le sens ne se révèle pas dans une illumination ; il se construit par des actes concrets, répétés, cohérents avec ce qui compte pour vous. La question utile n'est pas « quel est le sens de ma vie ? » mais « qu'est-ce qui, si je m'y engageais vraiment, rendrait mes semaines plus justes ? ».

Distinguer comprendre, ressentir et intégrer. On peut avoir parfaitement analysé sa crise et n'avoir rien changé. Ce qui transforme, c'est le passage par l'expérience puis par la répétition dans le quotidien — un point développé ici.

Comment un accompagnement travaille là-dessus

L'approche existentielle, ou Sophiathérapie, prend ces questions au sérieux au lieu de chercher à les faire taire. Concrètement, c'est un dialogue actif : j'écoute, je questionne, je reformule, je peux être en désaccord et le dire. Je n'interprète pas votre vie à votre place — le sens vous appartient, mon rôle est de tenir un cadre assez sûr pour que vous puissiez le chercher.

On regarde ce qui vous a construit, non pour s'y installer, mais pour retrouver de la liberté de choix aujourd'hui. On avance à votre rythme, sans calendrier imposé. Et si, en chemin, une dimension relève d'un autre professionnel, je le dis et j'oriente.

Il m'arrive de raconter d'où vient tout ce travail : une nuit d'hôpital, il y a quelques années, en attendant une opération dont l'issue n'était pas certaine, et une question restée depuis — faut-il vraiment attendre de mourir pour commencer à vivre ? Je n'ai pas fini d'y répondre. Mais je ne la pose plus comme une jolie phrase.

Si cette page vous parle, un premier échange permet simplement de voir si cette manière de travailler vous conviendrait — sans engagement.

Vous voulez continuer à explorer ce sujet ?

L'approche existentielle, en accompagnement

Écrit par Benjamin Gaillon — thérapeute existentiel et praticien en Sophiathérapie, également directeur des systèmes d'information et de l'organisation d'une fondation, ancien CTO.Qui je suis.

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